Batman VS Superman, contre-visite

Parfois, dans la vie, il y a des désaccords, et ce parfois a tendance à particulièrement survenir quand un public de passionnés comme peut l’être celui des comics et de la culture pop en général se retrouve confronté à une œuvre clivante…ce qui, vous le saurez même sans l’avoir vu, est clairement le cas de Batman vs Superman : Dawn of Justice. Aussi, sans rien enlever à l’avis d’Antoine – que vous pourrez lire par ici : http://comics-corps.fr/pourquoi-faut-il-deja-defendre-batman-v-superman/ – s’imposait à mon avis la nécessité de pondre un contrepoint que vous pourrez parcourir ici.

Parce qu’à mon avis, non, clairement, ce film est une mauvaise œuvre cinématographique doublée d’une exécrable transposition de notre média préféré. Dans le manque d’originalité le plus complet, j’ai trois objections majeures à faire à ce Dawn of Justice que je vais rapidement vous exposer comme suit.

D’abord, une protestation structurelle. DoJ est un film qui, du fait de ses choix commerciaux douteux, a beaucoup trop à raconter pour tenir confortablement dans ses deux heures et demi qui l’entravent serré. Les scènes sont très / trop nombreuses, s’enchaînent à une vitesse que l’on peut qualifier sans injustice d’abrutissante. Problème déjà remarqué à l’époque sur Man of Steel, les transitions entre ces dernières sont régulièrement gommées et systématiquement brutales. Le film est mal monté, brouillon, et bourré de courts segments de conversation entre deux personnages n’apportant rien à l’intrigue et contribuant à conférer au tout cet aspect fouillis qui fait que l’on peine à retenir des scènes marquantes une fois sorti de la projection. L’ensemble est par ailleurs particulièrement hétérogène puisqu’on passe constamment de l’introduction lacunaire de Batman, de Wonder Woman, de Lex, à la mise en place de la JL – à travers de bien cheap caméo sous forme de clip –, au développement de la sous-histoire autour de la perception par les hommes de Superman, à un attentat à la bombe aux motivations illogiques, à un futur parallèle ou un rêve, à un combat final contre Doomsday qui ne sort de nulle part, à…etc. C’est beaucoup trop confus. Le film souffre d’une écriture de particulièrement mauvaise qualité, puisque l’on se prend beaucoup trop fréquemment à questionner la logique ou la cohérence des choix entrepris par des personnages brutaux et cons au pire, sans aucun charisme de par leur froideur au mieux. Je pourrais citer pêle-mêle la ridicule scène de la salle du serveur, Batman qui attire Doomsday à travers toute la ville à dévaster juste pour récupérer un bâton, le « va te noyer et ensuite c’est mon tour » de Loïs et Clark, la kryptonite à effet variable…etc. Le plus gros de ces défauts restera sans doute l’échec complet du projet de méta-écriture du film, qui tente sans aucune pertinence de produire un questionnement métaphysique sur un ensemble boiteux. Cette interrogation qui, je le rappelle, concerne le rapport de l’homme au divin, est rendue stérile par l’incapacité totale du scénario à se positionner : si Batman et Lex représenteront avec beaucoup de ridicule un fantasme suranné et vaguement athée d’homme prométhéen qui lutte contre des forces qui le dépassent, une grossière symbolique christique reste accolée au personnage de Superman nous interdisant de conclure quoi que ce soit de tangible par rapport à la question à peine soulevée. Un raté clair.

Ensuite, une protestation artistique. Le film est dans l’ensemble mal interprété. Affleck n’en a strictement rien à foutre de ses scènes en Bruce Wayne durant lesquelles son regard se perd dans le vide dans la plus pure tradition clooneysque. Ses dialogues avec Alfred sont presque totalement dépourvus de cet humour pince-sans-rire qui doit normalement les caractériser. Wonder Woman est inintéressante faute d’exposition, Jesse Eisenberg sort une pâle copie du Joker, irritante à l’extrême, qui n’a strictement aucun rapport de près ou de loin avec ce qu’est le personnage de Lex et qui semble être posée là comme une prostituée au rabais pour vous rappeler que même si on a déjà racolé avec TDK on peut toujours servir les restes. Superman est bon, dans la continuité de ce que Cavill avait présenté dans un satisfaisant Man of Steel, bien que son interprétation somme toute convaincante soit plombée par les soucis d’écriture déjà évoqués. Les scènes d’action, du fait du montage-mixeur, sont toutes dispensables et vite oubliées, combat final excepté peut-être, qui demeure regardable malgré son character-design honteux, et on dressera un gros carton rouge à l’encontre de la poursuite en batmobile qui est une des pires scènes en bagnole que j’ai vue récemment sur un blockbuster. L’aspect très sombre de l’image, caractéristique du « style » Snyder, entre en conflit constant avec la platitude du scénario et explique en partie pourquoi le film est si raté : c’est une œuvre schizophrénique dans laquelle le fond lutte contre la forme, et c’est d’ailleurs en cela que réside l’incompréhension totale des créateurs de DoJ de ce qu’est le comic.

J’en viens d’ailleurs à ma dernière opposition, que l’on pourrait dire pompeusement mythologique, qui concerne justement le traitement du super-héros par le boucher Snyder. Le genre super-héroïque est un genre – originellement au moins – populaire qui se caractérise par une hyper-expressivité théâtralisée des personnages, dans leurs actions comme dans leurs sentiments, couplée à un puissant fantasme de moralité. Le super-héros n’est pas fait pour être sombre, dépressif, noir, il est fait pour figurer le dépassement de soi, l’abnégation, la lutte de l’Adversaire – au sens judéo-chrétien du terme, le super-vilain étant un personnage-outil fondamentalement satanique. C’est bien pour ça que le héros déploie un code moral inapplicable, qui ne correspond à rien dans la réalité référencée par notre propre monde, et supprimer cet aspect des choses ne conduit pas à moderniser la notion mais bien à la détruire. Alors oui, je le sais, il existe effectivement quelques entreprises de déconstruction du super-héros qui sont efficaces, on a tous lu et tous pris notre pied devant Moore ou certains Morrison. Le problème, c’est que ces travaux bousculent la notion pour la réadapter et jamais pour la faire disparaître, et surtout que s’ils peuvent se permettre cette entreprise de réécriture c’est parce qu’ils transitent par le biais d’un scénario volontairement subversif. DoJ ne l’est jamais et, comme je l’ai déjà dit, son apparente déconstruction formelle est plaquée de force sur un scénario qui lui est finalement ultra convenu – les héros, après avoir été des enculés caractériels pendant deux heures, s’allient en vertu du pouvoir de nos mères ont le même prénom pour tuer le gros monstre qui casse – , ce qui brise toute la dynamique possiblement comics du film. Je pourrais résumer cela en disant simplement que croire que Batman ne tuant pas est un détail c’est montrer le manque de compréhension de ce que revêt pour le personnage ce serment de ne justement jamais en venir à cette extrémité.

Pour faire court, Batman vs Superman : Dawn of Justice est un film qui, s’il présente déjà de très gros défauts dans sa construction même en tant que produit cinématographique, est avant tout un projet inopérant et anti-fonctionnel, un gros serpent qui se gobe la queue, et qui passe son temps à détruire ce qu’il construit, abandonnant finalement son spectateur un tant soit peu connaisseur en comics dans un état de confusion, de frustration voire même de colère s’il avait la faiblesse d’attendre de l’équipe derrière le film une compréhension, ne serait-ce que minimale, du média qu’ils adaptent.

Et si j’étais malicieux, je finirais probablement par glisser que c’est bien pour ça que Marvel met une branlée à DC en BD comme en film probablement. On peut trouver, ce n’est pas mon cas, leurs travaux superficiels, trop légers, parfois lourdauds dans leur humour, qu’importe : Marvel produit un divertissement optimiste et fonctionnel, avec des héros suscitant l’empathie puisque ce sont précisément des héros et non pas des névrosés du métro qui défoncent tout le monde à la cracheuse, au couteau, au poing, en posant comme des statues devant une pellicule peinte en noir.

Simon

batman

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