Black Orchid (mini, 1988)

Bien que le nom de Neil Gaiman, romancier à succès, scénariste de comics, reste aujourd’hui surtout associé à sa longue série Sandman lorsque l’on pense à son travail sur DC, il n’en avait pas moins écrit un an auparavant, en 1988, une excellente mini-série consacrée au personnage de Black Orchid. C’est à cette plongée onirique et poétique dans l’univers végétal des titres DC, magnifiée par le dessin atypique de Dave McKean, que je vous propose de vous intéresser aujourd’hui.

BO cover

Dans Black Orchid, Gaiman nous fait suivre le destin croisé de Susan, une mystérieuse jeune femme mi-humaine mi-plante en quête d’identité après le meurtre de la justicière Black Orchid, dont elle est le clone, et de Carl Thorne, ancien bras droit de Lex Luthor en personne, prêt à tout pour prendre sa revanche sur la même Black Orchid. Au cours d’un voyage qui, partant de Metropolis et faisant transiter nos personnages par Gotham, pour s’achever en beauté dans un lieu des plus exotiques, Gaiman met en scène à la fois l’errance métaphysique de son personnage en proie au doute sur sa nature profonde mais surtout une réflexion passionnante sur la violence, peu à peu éliminée du récit. Par là, il s’oppose de manière remarquable et intelligente à la désagréable tendance de noirceur à outrance du comic qui s’étend particulièrement au cours des années 80 et 90. A un niveau plus prosaïque, Black Orchid reste une série très plaisante à suivre, qui fait voyager dans l’univers végétal de DC développé entre autres par Moore dans son Swamp Thing (le lecteur sera d’ailleurs amené à croiser plusieurs têtes branchues), et qui utilise avec efficacité différents ressorts narratifs pour faire ressortir des émotions diverses, mais qui montre également un soin très appréciable dans l’écriture des personnages. Ainsi, si le personnage de Carl Thorne occupe indéniablement la place de principal antagoniste au cours de l’histoire, ses motivations, sa colère, n’en seront pas moins exposées par l’auteur pour éviter de sombrer dans un manichéisme trop prononcé, même si le ton très sombre de l’histoire qui s’ouvre peu à peu vers de l’optimisme presque idéalisé pourrait le suggérer.BO 1

Aux dessins, c’est le dessinateur / peintre Dave McKean, vieux comparse de Gaiman pour qui il fait aussi bien de la cover que des issues complètes, qui s’y colle. Loin du style brisé et peu figuratif qu’il emploie sur les covers de Sandman ou sur l’atypique Arkham Asylum de Morrison, il conserve toutefois le style éthéré de ses dessins, qui donne l’impression un peu déroutante au début de voir ses personnages surgir d’un nuage de cendre. Les pages se composent en général d’un nombre de cases assez élevé, qui permettent à l’artiste de se focaliser sur des points de vue originaux et occlusifs ou de découper un plan en une succession de petites actions qui s’enchaînent. Le character-design des personnages, quant à lui, est particulièrement réussi, dans le second et le troisième chapitre notamment qui nous font voir d’un œil neuf plusieurs vilains du Batverse. Il en va de même pour les décors qui, quelque peu ternes au début, s’éclaircissent et se couvrent de motifs floraux au fur et à mesure de l’œuvre, en parallèle avec la progression de l’intrigue. Mais plus encore peut-être que par son travail de dessinateur, c’est par l’effort fait dans le choix de ses couleurs que l’artiste parvient à illustrer et même à sublimer le projet de Gaiman. Chaque page prise au hasard permet d’un seul coup d’œil d’identifier la situation narrative : flashbacks, caractérisés par leur blancheur sobre, réunion de vilains, tout en nuances grises et noires, un éclair violet surgit pour figurer l’héroïne et tout d’un coup c’est un ensemble de teintes boisées, marrons et vertes, qui évoquent le repos et la synthèse entre la créature et la nature sylvestre. Le comic semble d’ailleurs se charger de couleur en même temps que l’héroïne se rapproche de la paix à laquelle elle aspire. On saluera, pour finir, les jeux de contraste brillants entre ces différentes inspirations, qui permettent toujours de briser la monotonie monochromatique que l’on pourrait craindre grâce à l’intégration habile d’éléments discordants, comme l’étincelle feu et or d’un verre de bière qui détone au milieu du bar dont la teinte souligne le caractère mortifère. Du gros boulot, assurément.BO 3

En résumé, on pourrait à dire à propos de ce coup d’essai de Gaiman chez DC : le premier mais non des moindres. En effet, malgré la relative brièveté du récit, l’auteur nous emporte au fil d’un voyage onirique et presque baudelairien dans le sens où il pose comme nécessité de transiter par la violence et le mal pour s’ouvrir par sublimation vers le pacifique, l’optimiste. En ce sens, le dénouement du récit pourra déplaire à de nombreux lecteurs, le jugeant trop peu crédible. Toutefois, un autre final eut été impossible en regard du projet de l’auteur dans cette œuvre, et c’est en ce sens là qu’il faut le juger. Black Orchid n’en reste pas moins une histoire d’une grande beauté, tant dans l’écriture que dans son esthétique, dont il serait dommage de se priver à la fois pour les fans du sieur Gaiman en particulier mais aussi pour tous les amateurs de grande bande dessinée en général. Un récit à acheter et à savourer, comme la perle délicate qu’il constitue au milieu d’un océan tout noir qui préfigurait déjà les affreuses années 90.

Simon

Partager Share

Laisser un commentaire

Facebook

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Time limit is exhausted. Please reload the CAPTCHA.

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>