Le Roi des Mouches

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Trilogie commencée en 2005 par le duo Mezzo & Pirus et achevée en 2013, Le Roi des Mouches est un petit OVNI dans la bande dessinée française. OVNI que j’ai eu le plaisir de découvrir cette année dans son intégralité. Via une série de courtes histoires d’une dizaine de pages, l’œuvre nous raconte le quotidien d’une banlieue résidentielle de classe moyenne à travers les points de vue des différents personnages. Quotidien peu banal s’il en est : alcool, drogues, sexe et vices en tout genre viennent agrémenter les névroses des sujets du Roi des Mouches. L’histoire commence avec ce fameux Roi auto-proclamé, Eric Klein, post-adolescent paumé et branleur notoire cédant à tous ses plus bas instincts. De derrière ses yeux à mille facettes, on voit les relations se faire et se défaire, à la façon des plus grands soaps, la froideur et l’acidité en plus.

Intimité et névroses de la banlieue moyenne

Pénétrer dans ce Royaume malsain ne sera pas une mince affaire et personne n’en sortira complètement indemne. Choisir d’y entrer malgré tout, c’est entrer dans le monde impitoyable des psychés névrosées de ses habitants. La visite est difficile, angoissante, étouffante et complètement psychédélique. La plupart des protagonistes se détachent peu à peu de la réalité froide et brutale. Ils ressemblent à des coquilles vides, sans émotions, qui se démarquent et se sentent vivants dans leurs excès. Ils errent sans but précis dans leur existence dénuée de sens et trouvent la chaleur et le réconfort dans l’assouvissement de leurs vices. L’alcool, les drogues et le sexe font partie intégrante de l’histoire et mettent en évidence la désillusion des personnages. Ces derniers passent leur temps à se croiser au gré de leurs « aventures », la plupart de leurs confrontations étant synonymes de rapport sexuel et/ou de violence. Malgré cela, chacun d’entre eux affronte avant tout sa propre solitude comme il peut. Les histoires défilent, centrées une à une sur l’un des protagonistes, et sont racontées de leur point de vue. Peu de dialogues viennent s’insérer dans les cases du Roi des Mouches mais plutôt les points de vue froids et sans émotion des narrateurs désabusés à la façon d’une voix off indépendante de l’histoire, ce qui renforce leur détachement.

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Malgré le cadre et les situations en apparence banals, on s’aperçoit très vite que beaucoup de choses ne tournent par très rond dans cette banlieue. La ville abrite entre autre une mafia adepte du bowling, un dealer coupant son produit à l’engrais de jardin ou encore un archer pyromane. Les habitants en apparence heureux et épanouis s’effondrent à chaque bouleversement et s’engouffrent petit à petit dans la folie, s’enferment sur eux-mêmes, s’éloignant doucement de leur porte de sortie vers des jours plus lumineux. Souvent comparé à Black Hole, le classique du comics indépendant, on peut trouver un écho à l’œuvre de Charles Burns dans Le Roi des Mouches à travers les vices omniprésents, l’existence dans l’excès, le mal-être (post-)adolescent ou encore l’isolement des personnages. Cependant, si dans Black Hole, les adultes sont quasiment absents de l’histoire, ils sont bien présents dans la bd de Pirus et Mezzo. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, ils ne représentent pas un cadre stable et réconfortant pour la génération suivante mais plutôt les exemples à ne pas suivre et le symbole de sa désillusion. Difficile donc d’aimer les personnages tellement ils sont humains, guidés par les bons mais aussi et surtout par les mauvais côtés de leurs personnalités. Mais, malgré tout, on se surprend à s’attacher à ces « mouches » et à leur Roi, à espérer qu’ils s’en sortent, et aussi éprouvantes que puissent être certaines situations, on a envie de terminer Le Roi des Mouches pour savoir si cette galerie de personnages torturés finira plus ou moins bien ou non.

Dessin et découpage au service de l’angoisse

Afin de renforcer le sentiment d’oppression qui se dégage de cette bande dessinée, Mezzo excelle dans son rôle de dessinateur. J’ai rarement eu l’occasion de voir des graphismes aussi parfaitement au service de l’histoire. Ici, pas d’excentricité, que ce soit dans le découpage ou dans le style de dessin. En effet, la grande majorité des planches est découpée en trois bandes de hauteur égale, chacune divisée en trois cases de même hauteur. Ce découpage donne un semblant de progression en stop motion tant les actions sont ciselées, figées dans le temps. Les traits sont très précis et forcés et aucun détail n’est négligé. Au cours du récit, les couleurs sombres sont largement utilisées, dans les histoires se déroulant de jour, comme de nuit. On aura toujours l’impression d’être à l’ombre de quelque chose d’écrasant. Ici, on étouffe d’été comme hiver, sans moyen de s’en sortir.

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Pour contraster avec cette froide réalité, les protagonistes ont tendance à se défoncer le cervelet avec toutes sortes de substances illicites ou non. Là encore, Mezzo suit l’histoire et livre des dessins aux couleurs psychédéliques avec une palette oscillant principalement entre le rouge et le rose. Et côté délires, on est servis dans le Roi des Mouches, entre visite du Royaume des Morts, apparition des Stones, ou double décontracté lié à l’alcool !

En conclusion, foncez, c’est le meilleur bad trip de toute ma vie !

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