Les derniers jours de Superman

transfert 2Si l’on devait retenir LA question qui gène lorsque l’on en vient à parler des caractéristiques propres au comic mainsteam, ce serait assurément celle de la fin. En effet, le principe directeur qui régit la rédaction et plus encore la progression des histoires de super-héros n’est pas un processus réellement linéaire : c’est bien plus celui d’une certaine dilatation temporelle qui, à mesure que la numérotation épuise les aventures des personnages dans d’inlassables luttes contre l’injustice, enferme les héros dans des cycles narratifs répétitifs que de nouvelles origines secrètes ou d’éventuels relancements viennent de temps à autre perturber. Dans cette logique confinant parfois à l’absurde du « show must go on » si chère aux producteurs de divertissement – regardez vos séries télé pour vous en convaincre –, il est souvent difficile d’envisager la finalité d’une série super-héroïque et de son personnage autrement que dans le cadre de futurs alternatifs qui, tout réussis qu’ils puissent être, n’ont en général aucune conséquence palpable sur le développement du mythe. Sauf que voilà, il arrive parfois que le talent individuel vienne battre en brèche les habitudes paresseuses du milieu, et c’est d’un de ces trop rares cas remarquables que l’on va parler ici, en évoquant l’absolument incontournable Whatever happened to the man of tomorrow, de Alan Moore.

Le milieu des années 80 est une période de grande effervescence artistique chez DC. Après le choc Crisis on infinite earths en 1985 qui voit la fin du premier multiverse poindre, les personnages emblématiques de la boite subissent tous un choc de modernité entre les mains d’auteurs talentueux qui les relancent dans des runs considérés encore aujourd’hui comme des classiques, que l’on pense à George Pérez sur Wonder Woman, au fameux couple Dark knight returns / Year one de Frank Miller ou à la Man of steel de John Byrne. C’est justement en préambule au lancement de cette dernière série que DC confie au monstrueux Alan Moore la lourde tâche de liquider le plus iconique de ses personnages : Superman.

L’histoire prend place en 1997 alors que Tim Crane, un journaliste du Planet, vient interviewer une Lois Lane vieillissante à propos de la disparition et de la mort présumée de Superman. Au cours du flash-back qui couvrira les deux issues formant ce court arc, Alan Moore met en scène, sur les dessins de Curt Swan, la dernière bataille de l’homme d’acier face à une coalition de ses vilains les plus célèbres menée par Brainiac. Très bien rythmée par un balancement efficace entre les nombreuses scènes d’action et les quelques temporisations plus intimistes centrées sur les interactions du héros avec les personnages secondaires de la série qu’il protège dans sa forteresse de solitude, cet arc nous fait un voir un Superman anxieux et sous pression, poussée à la pire des extrémités, qui sera conduit à repenser son rôle au sein d’un système moral dans lequel il doit trouver sa place entre le caractère irrépressible de sa force et la nécessité pour lui de se plier aux mêmes règles que les humains normaux dont il cherche toujours à embrasser la nature. Et c’est précisément en cela que le travail de Moore pour conclure Superman est brillant. Il parvient à authentiquement créer de la nouveauté, grâce à la tension et au travail psychologique qu’il fait porter sur Clark, tout en inscrivant l’histoire qu’il conte dans le cadre d’une problématique morale et identitaire du personnage qui pourrait passer pour un poncif scénaristique mais qui constitue plutôt à mon sens le propre du héros à ne pas omettre quand on l’écrit, la tradition indispensable à maintenir pour perpétuer le mythe de Superman. Whatever happened constitue également une excellente fin dans le sens où elle ferme assez l’intrigue pour que l’on ait la sensation en quittant le bouquin d’avoir atteint un certain accomplissement, en maintenant tout de même une part d’ouverture qui lui permet de s’imposer et de demeurer comme une conclusion potentielle, éternelle, une fin de conte de fée, qui encore en 2016 parvient à garder sa force évocatrice et sa magie malgré les développements ultérieurs – et pas toujours heureux – du personnage aujourd’hui. Bouhou Greg Pak, ta série est naze !transfert

Deux issues du même auteur viennent compléter l’édition librairie de Whatever happened to the man of tomorrow, pour lui donner un peu de coffre.

On retrouve dans la première le très célèbre annual #11 de Superman, « For the man who has everything », dans lequel Moore, accompagné de son acolyte de Watchmen Dave Gibbons, nous fait voir les héros de la Justice league, rendant visite à Superman pour son anniversaire – oui, je sais – piégés par Mongul dans un univers de fantasme où des genres de plantes extra-terrestres greffées sur leur poitrine les épuisent tout en leur faisant rêver qu’ils vivent ce qu’ils désireraient le plus au fond de leur cœur. C’est une excellente histoire qui réadapte très bien aux personnages ces intrigues fantastiques à la Twilight Zone qui nous font réfléchir par le dépaysement à un problème philosophique ou moral, par exemple ici le vieux topos littéraire du souhait dangereux.

La seconde, DC comics presents #85, rédigé alors que Moore officiait toujours sur la série Swamp Thing, met en scène la rencontre entre la créature du marais et l’homme d’acier qui font un team-up le temps du numéro pour lutter contre la menace d’un champignon kryptonien mortel déposé sur terre par un astéroïde. L’issue, plutôt quelconque sans être mauvaise, laisse tout de même un goût fade en bouche après les classiques exposés plus haut, et nous fait malheureusement bien voir que sa présence dans le volume est bien plus due au nom de son auteur et à la nécessité de produire du contenu qu’à sa qualité littéraire intrinsèque, même si on pourrait me rétorquer qu’elle représente elle aussi un Clark en danger de mort. Dommage mais peu gênant au fond.transfert 3

En résumé, Whatever happened to the man of tomorrow constitue un excellent achat qui fait figure d’indispensable dans la collection comics d’un amateur éclairé. Intéressante, dynamique, traditionnelle et moderne tout à la fois, cette histoire réunit toutes les qualités que l’on peut attendre d’un comic mainsteam lorsqu’il est pris en main par un auteur de talent, comme l’est indubitablement Moore malgré ses excès. Aussi iconique pour son personnage qu’une Killing Joke avec qui elle partage la très forte concision de son écriture, cette courte saga constitue toujours clairement l’une des meilleures lectures Superman disponible à ce jour, au côté par exemple d’une All-star Superman de Morrison qui en semble par bien des aspects fortement inspirée.

Simon

A noter, pour nos lecteurs VF, que l’histoire est disponible dès le 25 mars chez Urban dans la collection DC Deluxe.

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