L’industrie contre l’art

CAPAujourd’hui sort donc en salle, vous le savez probablement, le dernier titre en date du MCU au cinéma. Officiellement troisième volet des aventures du super-soldier à l’écran, ce Captain America : Civil War, qui constitue à la fois une suite directe aux événements dépeints dans le précédent volet, Winter Soldier, et dans le crossover Avengers : Age of Ultron, nous fait voir de quelle manière une mission des Avengers en Afrique qui tourne mal va venir ébranler les fondations fragiles qui structurent le groupe.

Il y aurait sans doute à dire sur les défauts techniques qui sont reprochés au film, comme à l’ensemble de la production MCU d’ailleurs, dans la presse comme chez le public. Je ne prendrai pas ce plis ici, déjà parce que disons-le immédiatement j’ai pris beaucoup de plaisir devant le film, et ensuite parce que ça sera fait de manière plus pertinente ailleurs et que ce n’est pas un angle qui m’intéresse particulièrement. Ce que je vous propose d’examiner ici, c’est pourquoi l’on peut considérer que Captain America : Civil War est un excellent film de comics.

Un comic, c’est quoi ? Pour le mainstream proposé chez Marvel, qui va logiquement nous occuper ici puisque l’on évoque une de ses adaptations, c’est la mise en scène d’histoires principalement super-héroïques au cours desquelles des personnages humains devenus extraordinaires de manière innée – les mutants – ou par élection sont soumis à la lutte entre leurs passions, motivées par des désirs plus ou moins égoïstes, et la nécessité que leur impose leurs pouvoirs d’intervenir pour redresser les situations iniques qui se présentent à eux. Il découle rapidement de cette écriture du fantasme de puissance et de la responsabilité l’idée de grouper les personnages, face à des menaces de plus en plus intenses, tout autant pour étendre les possibilités d’action interventionniste des personnages que pour souligner la difficulté de faire cohabiter les passions individuelles au sein d’un groupe.CAP 2

Et, bordel, c’est exactement ce que représente ce Cap 3. D’un côté, Steve, débarqué du passé, inadapté au monde moderne, qui doit faire face à la réapparition de son ancien compagnon d’armes, plus qu’un frère, devenu un terroriste mondialement recherché, et à la vision de son ancien amour mourant. De l’autre, Tony, qui subit de plein fouet une crise existentielle lui faisant questionner ses choix de vie et qui surcompense en s’enfermant toujours plus loin dans un désir de contrôle le poussant à renforcer constamment l’initiative Avengers. Plutôt que la fresque du comic d’origine qui nous invite à méditer sur le placement du curseur entre ces deux pôles nécessairement contradictoires que sont la liberté et la sécurité, le film nous fait voir dans un projet plus intimiste la manière dont les « névroses » individuelles envahissent et impactent la prise de décision au sein d’un groupe, au point parfois de peser sur les nœuds qui font tenir l’ensemble jusqu’au point de rupture. Il est d’ailleurs intéressant de noter que T’Challa, le nouveau personnage introduit avec un rôle significatif dans la diégèse, est écrit d’une manière similaire tout le long du film.

Sur un autre plan, le film remplit bien son contrat de blockbuster en fournissant un lot d’action tout à fait satisfaisant, varié, assez brutal, bien mis en scène. Là où cet aspect devient pertinent à regarder par rapport à la question qui nous occupe, c’est lorsque l’on considère qu’il fait baser la structure de toutes ses scènes d’action sur la complémentarité de ce que les pouvoirs de chaque personnage sur scène peuvent apporter dans la chorégraphie d’ensemble. Ce principe est celui qui a toujours déterminé la composition graphique des comics d’équipe depuis les premières planches de la Danger Room dans les X-Men de Kirby. On représente des scènes d’action dont l’objectif principal, plus que de faire avancer l’intrigue, est de montrer des pouvoirs qui se combinent entre eux.cap 3

Que Captain America : Civil War soit un film à peu près dépourvu de toute recherche comme de tout brio sur le plan artistique, c’est un fait qu’il sera difficile de démonter même pour le plus ardent de ses défenseurs. Est-ce pour autant qu’il s’en retrouve dépourvu de tout intérêt au visionnage ? Non, assurément, ne serait-ce que parce que le fait de le regarder s’apparente de près à la lecture d’un bon arc d’Avengers. Le produit, et on insistera sur le terme, est voulu comme étant le résultat d’une industrie qui fabrique du divertissement, et les BD dont on est fan et qui ont vu naître ces personnages fonctionnent sur un principe exactement similaire. Au point même qu’il serait probablement efficace de s’interroger sur la requalification de ces productions en une appellation du type comics-vidéo ou comics-live. Si vous faites partie de ceux qui voient dans le MCU une production stéréotypée de films d’action sans ambition se ressemblant tous, ne prenez même pas la peine de vous déplacer ; si vous aimez le mainstream et le moralisme un peu vieille école des affrontements super-héroïques qu’il représente, lâchez sans regret le ticket, vous en verrez une bonne actualisation moderne qui vous fera passer un chouette moment de divertissement. Une chaise second empire, après tout, c’est sans doute très joli, mais c’est pas forcément ce qu’on choisira à foutre autour d’une table en plastique pour faire un barbecue et descendre quelques bières avec les copains.

Simon

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