Lucifer, pilot et épisode #2

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C’est dans un relatif climat de surprise qu’il y a un peu plus d’un an DC annonçait la production, en partenariat avec la Fox, d’une nouvelle série télé basée sur le personnage de Lucifer Morningstar. Le seigneur des enfers, apparu tout d’abord dans le quatrième tome de la géniale Sandman, Season of Mists, connut plus tard le succès dans sa propre série solo sous la plume de Mike Carey, toujours chez Vertigo, et c’est de cette dernière que l’émission dont on va parler aujourd’hui est adaptée. Après le bide de la Constantine de NBC, annulée dès la fin de sa première saison, et une bien stérile polémique lancée par l’American Family Association en vue d’interdire l’émission, que reste-t-il de cette Lucifer au visionnage ? On passe en revue les deux premiers épisodes sortis à ce jour.

Avant d’évoquer la série en elle-même, il ne paraît pas inutile de faire une brève piqûre de rappel sur le matériau de base dont elle est censée être tirée. Dans le quatrième tome de la série Sandman de Nail Gaiman, l’auteur met en scène l’évasion des Enfers d’un Lucifer démissionnaire qui décide de se retirer sur terre pour y mener ses propres activités, loin de son royaume infernal dont il ne souhaite plus par lassitude assumer la gestion. C’est précisément ces aventures que l’on suit dans la Lucifer de Mike Carey, au cours de laquelle on retrouve le personnage propriétaire d’un piano bar, le Lux, à Los Angeles, qui prépare un plan mystérieux – et trop bon pour être spoilé ici – qui déclenchera sur lui le courroux de Dieu et de ses anges.

On lance le pilot, et au début tout se passe bien ou presque. Tom Ellis en Lucifer est très séduisant, bien qu’on aurait préféré un style à la David Bowie comme dans le comics, très classe, british jusqu’au bout des cornes et gère bien le Lux bar à Los Angeles, en compagnie de Maze, son assistante, qui, si elle évoque plus ici la prostituée thaïlandaise que le démon arabe qu’elle constitue normalement, reste passable. C’est ensuite que les choses se corsent, puisqu’à la suite d’un drive-by plutôt bien foutu devant le bar décède Delilah, chanteuse et ancienne protégée de Lucifer, ce qui le conduira à faire équipe avec Chloé Decker, une inspectrice du LAPD, pour résoudre l’enquête. C’est alors qu’on voit avec effroi la série révéler son hideux secret : la Lucifer de la Fox n’est en fait qu’un vulgaire show policier comme vous en avez déjà vu des dizaines.

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Cette sélection du genre policier comme genre structural pour porter l’intrigue est, disons le tout net, un énorme défaut. Outre le fait qu’une série qui devrait normalement nous dépayser, bordel elle met en scène le diable comme perso principal, ne nous fait par là que stagner dans de petites enquêtes de meurtre médiocres et usées jusqu’à la corde, ce type d’intrigues se lie particulièrement mal avec le background d’aventures métaphysiques que la série tente vaguement de développer en trame de fond, en plus de passer complètement à côté de ce que la BD tentait de montrer. Grossièrement, il faut imaginer la Lucifer de la Fox comme une copie assez vulgaire de ces séries d’enquêtes en duo type The Mentalist, Lie to me ou Profilage pour le public français dans lesquelles un personnage fantasque doté d’une compétence extraordinaire, ici le pouvoir démoniaque de provoquer le désir chez ses interlocuteurs et les scènes très gênantes chez le spectateur, fait équipe avec un flic plus procédurier ou hard-boiled qui vient le ramener sur terre. Il est d’ailleurs particulièrement désagréable de voir que le pouvoir magique de Lucifer, qui pourrait être intéressant dans l’absolu, sert simplement ici à faire avancer de mauvaises intrigues policières en faisant découvrir par le personnage tous les indices sans effort.

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Ce principe est d’autant plus regrettable qu’il sabote l’une des seules forces de la série : l’interprétation de Tom Ellis. L’anglais, bien que son jeu manque parfois pour l’instant un peu de dosage en y allant par moment trop fort, sert une très bonne performance. Tour à tour froid et inquiétant, moqueur et sardonique ou séducteur et léger, toujours libre et capricieux, le personnage nous fait voir un prince des Ténèbres aux différents visages, attachant malgré tout, et qui reprend au moins la caractéristique principale du héros dans le comics : on envisage ici Lucifer, dans la tradition de Milton et du XIXe, non pas comme un personnage maléfique mais plutôt comme un personnage foncièrement libre et anarchiste, qui n’agit que selon son envie. Les autres personnages peinent quelque peu à surnager derrière du coup. Le rôle de la femme flic est absolument quelconque et formaté, et D.B. Woodside (vous savez, un des présidents dans 24 heures chrono) joue un archange dans ce qui est probablement la plus mauvaise interprétation d’un être céleste sur le petit écran. Une bonne surprise toutefois, le sous-rôle de Trixie, la fille de Chloé, plutôt amusant et qui prend à contre-pied les clichés sur les enfants dans les séries en en faisant une gamine moderne. Du genre qui utilise mieux les tablettes et toutes ces conneries que vous.

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On retiendra tout de même des dialogues plutôt bons, dont l’effet comique fonctionne essentiellement sur la fausse-ironie : Lucifer se décrit comme démoniaque et infernal sur un ton sarcastique, ce qui fait interpréter par les personnages au second degré ce qui est en réalité à prendre littéralement. Deux problèmes se posent tout de même : cet effet comique a une durée de vie très limité avant la lassitude, et il sert de cache-misère à des intrigues, on l’a dit, dont on se branle pas mal concrètement.

On glissera sur l’intrigue de fond, pour l’instant peu développée, qui a le mérite de soulever quelques questions vaguement intéressantes. Pourquoi le personnage de Chloé semble-t-il insensible au pouvoir de Lucifer, comment va-t-il gérer l’hostilité de l’ange Amenadiel qui souhaite le voir retourner en Enfer, le diable s’humanise-t-il réellement du fait de sa vie sur terre ?

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Pour faire court, Lucifer est, encore plus qu’une mauvaise série, une série particulièrement frustrante, dans le sens où quelques bons éléments surnageant nous font penser que la série avait un réel potentiel totalement noyé par un choix structurel paresseux, chiant, rebattu. Ni aussi bien rodée qu’une Lie to me, bien que je ne sois pas client du genre, trop peu fantastique pour concurrencer une Supernatural, on se demande surtout après visionnage à qui elle peut espérer se vendre tant elle n’a fondamentalement rien de nouveau à offrir par-rapport à ses modèles. On lui laissera peut-être sa chance, pour la très charismatique interprétation de Tom Ellis et dans le vague espoir de voir l’intrigue de fond se développer de manière plus riche, mais en l’état il semble difficile de prédire un grand avenir à la série. Pour tout fan de comics anglais, de Vertigo, et de la Lucifer de Carey en particulier, cette émission est par contre à éviter à tout prix.

Simon

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