Men of Wrath, la critique

men of couvSans forcément aller jusqu’à dire qu’un sous-genre de comics est apparu, la ruralité du sud des États-Unis a le vent en poupe dans les séries indé depuis quelques années. Scalped, Southern Bastards, Nailbitter et autres Briggs Land décident ainsi toutes de se placer dans ces territoires à la marge de l’urbanité propre aux comics de super, en général pour y effectuer un retour à une forme de libertarianisme un peu primaire mettant en scène des personnages de flingueurs attachés à leur terre, selon les modalités soit du thriller soit du (néo-)western. C’est dans cette direction que part encore une fois Jason Aaron dans Men of Wrath, une mini-série publiée en 2015 au label Icon de chez Marvel, illustrée par Ron Garney, qui nous montre la dernière mission d’un tueur à gage cynique de l’Alabama.

L’histoire que Aaron nous décrit et qui montre, sans trop en dire, la dernière lutte d’un tueur totalement déshumanisé et en proie à un cancer des poumons chargé de tuer son propre fils, puise abondamment dans une obsession biographique de son auteur. Il l’a dit ça et là autour de la publication du titre, il l’a réécrit en préface à la version librairie de l’ouvrage, la genèse de la BD est intimement liée à l’idée fixe présente chez lui d’une transmission de la violence par le mâle dans les familles, depuis un meurtre commis par son arrière-arrière-grand-père fermier au début du XXe siècle, autour d’un litige concernant un mouton. De là, l’intrigue bâclée de la mini-série se retrouve dénuée presque de toute écriture et repose uniquement sur un principe de transmission héréditaire du goût pour le sang qui conditionne les pires exactions du héros sans que celles-ci ne soient jamais expliquées ni justifiées. Men of Wrath est un comic racoleur, et du très mauvais genre. Aaron se complaît à faire représenter par son illustrateur des scènes comme l’assassinat d’un bébé dès l’ouverture du volume ou le meurtre d’un tir de fusil à pompe en plein visage d’un enfant dont le caractère graphique est aussi gratuit que stérile, puisqu’il n’est ni assez subtil pour choquer, ni assez gore pour marquer, ni assez fin pour être polémique, et qu’il ne participe pas ou peu à la construction narrative. Les motivations des personnages – du seul personnage en fait qui en ait une – sont au mieux stéréotypées et au pire, plus fréquemment, totalement inexistantes. La fin est peu cohérente avec le reste, puisqu’elle change subitement de règle par rapport à ce qui constituait son modèle scientifique, plate, l’utilisation globale du symbole – comme une peluche d’agneau ensanglanté sur le sol – est grossière.

A aucun moment l’homme derrière la plume ne parvient à se détacher du modèle génétique qui remplace toute forme de caractérisation et de narrativisation dans la série. L’unique principe qui sera martelé, tout droit tiré de la lecture zolienne des pires âneries positivistes de la seconde partie du XIXe, est le suivant : la névrose se transmet. Si on peut comprendre à la rigueur l’intérêt personnel voire thérapeutique qu’Aaron a pu avoir à produire cette histoire, on ne comprend pas celui que ça a de la transmettre sous une forme aussi pauvre à un lecteur qui s’en fout tout simplement parce qu’il ne partage pas cette hérédité. Il est d’ailleurs amusant de parcourir la préface – qui mériterait une analyse textuelle pour elle-même tant elle donne de grain à moudre sur l’origine des mauvais projets en comics – pour se rendre compte que l’auteur lui-même avait prévu cette embûche, qu’il tente de détourner bien maigrement par une invitation à rejoindre par le partage de la bande-dessinée sa propre famille, invitation aux implications un peu trop fortes à mon goût pour qu’elle puisse se satisfaire par un simple pacte de lecture à l’arrache que beaucoup ne liront sans doute même pas. L’histoire se conclut par une étrange incise métatextuelle au cours de laquelle Aaron, l’homme, et plus le narrateur, laisse apparente sa pure volonté égoïste de combattre son refoulement à travers cette courte intrigue : « Voilà. C’est ça, l’histoire des Rath. Faits-en ce que vous voulez. J’en ai rien à foutre ». Félicitations, vous venez de vous faire juter dessus et vous avez payé pour.

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Je ne m’éterniserai pas sur une caractérisation graphique de l’album qui paraît bien moins intéressante qu’une discussion sur le principe psychologique structurant la rédaction de ce récit. Ron Garney n’a jamais été à mon sens un illustrateur de talent, et il ne fait rien dans cette mini pour venir nous prouver le contraire. Il allie à un style réaliste une économie – dans le mauvais sens du terme – de trait qui rend le tout brouillé, imprécis, esquissé, voire franchement laid sur certains gros plans complètement dépouillés de tout détail. Pas une scène, excepté peut-être un paysage sous forme de portrait d’un étang au début du livre, ne vient montrer le moindre sens de composition artistique. Tout est banal, familier, plat, triste, austère. Les quelques gunfights ne bénéficient d’absolument aucun élément qui viendrait les singulariser par rapport à n’importe quelle autre œuvre du même tonneau. Le déploiement de gore lors de la mort du jeune est disproportionnée par rapport à l’esthétique globale. L’encrage est trop appuyé, la coloration est d’une tristesse abyssale mais sans qu’il s’en dégage la moindre poésie mélancolique ou morbide. Le bouquin paraît flou aux entournures et cache-misère partout. Qu’on ne s’y trompe pas, ce n’est généralement pas moche ni drôle, mais c’est sans saveur et sans passion à parcourir, l’œil se promenant tristement et ne s’arrêtant finalement nulle part ailleurs que sur les dialogues pour faire poussivement progresser l’histoire.

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Plus qu’à un bouquin honteux comme j’ai pu assez fréquemment en avoir entre les mains, Men of Wrath m’a surtout paru une tentative de cri de colère bien ennuyeuse, bien enfantine et bien malheureuse tant elle se montre régressive et égocentrée dans sa pragmatique et pauvre dans son application. On a affaire ici à mon avis à un bouquin certes sûrement sincère de la part de son auteur mais dénué de toute forme d’intérêt pour un lecteur tiers dans le sens où Aaron se montre incapable de transcender par une radicalité esthétique ce qui reste une idée fixe qui ne nous concerne pas. Si on aime l’ambiance southern crado qui sous-tend le bouquin, il a lui-même fait bien mieux avec ses Bastards et avec Scalped ; si on cherche de la fumisterie théorique sur la transmission des gènes coupables, autant foutre ses comics au feu et se remettre aux Rougon-Macquart ; si, enfin, on cherche à purger sa violence dans l’excessivité de BD brutales, autant lire quelque chose d’authentiquement méchant comme chez Clowes ou de réellement transgressif comme dans Crossed ou No Hero qui, toutes abruties qu’elles soient, ne tergiversent pas dans un entre-deux fadasse comme le fait ici Aaron.

Simon

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