Messieurs, il faudrait penser à lever le pied

Les comics sont-ils trop violents ? Par-delà l’aspect purement con et réactionnaire de ligue de défense de la jeunesse qu’une telle question soulève, il est intéressant de se demander dans quelle mesure les méthodes des personnages de comics se sont vues se radicaliser au cours des trente dernières années environ pour finalement atteindre aujourd’hui un état de norme.

C’est la relecture rapprochée des deux œuvres antinomiques que forment Black Orchid (dont j’espère bien vous reparler prochainement) de 88 de Gaiman et le Unknown Soldier de 2008 de Dysart qui m’a fait m’interroger sur la question ; dans la première, l’auteur met en scène la violence au début de son récit pour mieux en priver le lecteur dans son dénouement féérique et singulièrement optimiste. Dans la seconde, Dysart choisit au contraire de mettre en scène une violence débridée, dans le contexte d’actualité chaude que constitue la guerre civile en Ouganda, qui ne présente pour seul but que vendre du « fun » (l’auteur expliquera lui-même qu’il cherchait à faire du « Rambo »). 20 ans seulement séparent ces deux récits, et la tendance actuelle les fait quitter des segments de marché comme Vertigo pour venir parasiter le marché traditionnel du Super.Orquidea_Negra_109_large

C’est en effet au sein des grosses licences que la normalisation de la violence comme modus operandi du héros se fait la plus présente ces derniers temps. La licence Batman, depuis le renouveau de ses séries il y a 2 ans,  a ainsi aligné les séries au ton « dark » avec de la violence stéroïdée, de l’encrage noir dégueulasse et pas de scénar’ du tout : outre les tristes cas d’école Detective Comics et The Dark Knight, on peut penser à l’arc Death of the family où Snyder foire le retour du Joker en le rendant trop psycho ou encore à la pitoyable mort de Damian dans Inc. Spider-man, l’égérie de Marvel, n’échappe pas non plus à la règle depuis son remplacement par Ock d’il y a quelques mois (je ne m’étendrai pas là-dessus vous l’ayant déjà évoqué dans un autre billet). Slott affirmait d’ailleurs dans une interview préliminaire à ce changement qu’il souhaitait effectuer une sorte de « darkknightisation » du personnage de l’arachnéen, comme si l’assombrissement des comics au milieu des années 70 était la dernière bonne idée en date de l’industrie. Les pontes de DC comics poussent même le vice jusqu’à mettre en scène à la fin de leur dernière saga Trinity War le tabassage pur et simple de la JL, remplacée en coup de vent par une super-équipe de super-malfaiteurs bien connue : le Crime Syndicate, décision à l’origine de l’affreux crossover en cours Forever Evil (dont le nom est tout un programme) qui met peu de choses en scène sinon les meurtres épileptiques d’un Flash diabolique(ment débile) et d’un méchant Ultraman qui se défonce à la Kryptonite…Non merci.ultra

Après ces différents exemples, il convient tout de même de faire une légère mise au point : c’est n’est absolument pas par pudibonderie que je vous fais partager cet avis, je n’ai d’ailleurs pas d’objection morale particulière à la mise en scène de la violence dans une œuvre artistique pour autant qu’elle soit effectuée avec pertinence, c’est-à-dire que l’intégration de cette violence réponde à une exigence artistique précise : narrative, esthétique ou argumentative par exemple.

Là où le bât blesse, c’est qu’il est très difficile de saisir la valeur ajoutée apportée par ces héros devenus maintenant plus excessifs en tout. Au contraire même, j’y vois personnellement une certaine perversion de l’idéal de base du super-héros. On aime pas un héros de comics parce qu’il représente un fantasme de loi du talion tu es mauvais / je te pète la gueule. On lit des comics parce qu’on veut fondamentalement croire en la capacité d’êtres à renverser l’injustice d’une vie qui laisse l’illégitime l’emporter. On aime un héros de comics parce qu’il fait preuve d’une abnégation totale face à la difficulté de sa tâche et à des responsabilités qui deviennent vite intrusives et injustement lourdes à assumer.

Il est par ailleurs intéressant de noter que ces valeurs, qui ont été ringardisées quand portées par des adultes, trouvent encore un écho assez fonctionnel dans les teen series, ce qui explique pour beaucoup d’entre elles leur fraicheur et leur qualité intrinsèques. Ces séries sont les seules désormais à avoir conservé la possibilité de mettre en scène des héros idéalistes et touchant, et peu de comics en mainsteam auront suscité autant d’émotion ces dernières années que les échecs des Teen Titans, la difficile acceptation des élèves de la Avengers Academy de leur rôle de héros ou même l’évocation des souvenirs de jeunesse de Peter dans Blue de Loeb & Sale. Ces différents écrits trouvent, à mon sens, leur force dans leur capacité à moderniser avec fidélité toutefois la thématique inventée par les auteurs du silver age en comics, à savoir la mise en scène du héros des deux côtés du masque, comme un justicier dépassé par la tâche mais absorbé par la nécessité de lutter (je suis sûr que Camus aurait adoré lire du spider-man 60s), fondamentalement la présentation du super comme un homme de bien, un homme puissant mais un homme avant tout.Donna_Troy

C’est sur cette petite touche de nostalgie conservatrice que je conclurai ce billet. La vie est pas franchement folichonne, dans tout ce qu’elle a de dur et d’injuste, alors aérez vos esprits avec des ondes positives : les amours soap de Peter au début de Amazing, on peut trouver ça vieilli, mais ça présente des valeurs bien plus belles. Traitez-vous en douceur, au milieu du marasme un peu dépressif de tous ces titres dark, de bons titres demeurent et nous font rêver.

Simon

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