Mon ami Dahmer

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L’histoire américaine regorge de tueurs en séries, psychopathes et autres fous qui fascinent l’opinion publique, souvent pour le plus grand plaisir des médias et d’Hollywood. La liste est longue, de Ted Bundy à John Wayne Gacy, en passant par Albert Fish, Ed Gein… Parmi eux, Jeffrey Dahmer, reconnu coupable de meurtres, nécrophilie, viols et cannibalisme sur 17 personnes.

Vous ne verrez rien de tout ça dans Mon ami Dahmer.
John « Derf » Backderf est un ado typique des années 70, à cette différence près qu’il côtoya  celui qu’on surnommerait par la suite « le cannibale de Milwaukee » durant sa scolarité à Richfield, Ohio. Par le biais de cet album, il raconte et dépeint la jeunesse de Dahmer, de leur rencontre au collège jusqu’à son premier meurtre en 1978, quelques semaines après la fin de leurs études secondaires au Revere High School. L’auteur brosse le portrait psychologique troublant d’un être complexe, le rendant attachant sans pour autant excuser ses actes.

Dahmer en 1977 (17 ans)

Dahmer en 1977 (17 ans)

Dahmer n’a pas une adolescence facile, comme en témoigne son passe-temps consistant  à éviscérer et conserver dans des bocaux des animaux trouvés morts sur la route. Une activité peu commune qui ne fera que préfigurer ses meurtres.
Pourtant, ce n’est pas un ado violent ou tourmenté, du moins en apparence. Ce qui frappe avant tout dans Mon ami Dahmer, c’est l’effroyable banalité de ce jeune qui passe inaperçu auprès de ses professeurs et camarades. Ce n’est pas non plus, comme le voudraient les clichés du genre, la victime de base, rejetée et constamment humilié. Dahmer était le type un peu louche mais discret qu’on a tous eu un jour ou l’autre dans notre classe, celui auquel personne ne prête vraiment attention.
Il sera même plutôt populaire pendant une période, comme en témoigne le « fan-club » de Dahmer. Il amuse régulièrement la galerie par des grimaces et des cris, que les autres qualifient même de « dahmerismes » et qui devient un gag récurent dans le lycée.

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Sur près de 200 pages, Backderf raconte, se souvient, décrit et met en scène ce personnage atypique, sans jamais tomber dans le larmoyant ou le sensationnalisme à outrance. Une narration et une mise en page très cinématographique qui multiplie les ellipses temporelles pour s’attarder sur les moments clés du tueur. Une histoire qui oscille entre souvenirs personnels, dossiers du FBI et anecdotes racontées par Dahmer lui-même lors de plusieurs interviews après son arrestation, et  qui confère une véracité toute particulière à ce récit.
Loin des standards graphiques du genre, le dessin peut rebuter à première vue : noir et blanc, silhouettes élancées, formes exagérées et visages volontairement grossiers, le trait de Backderf confère un côté irréaliste à l’histoire. On ne peut s’empêcher de ressentir un malaise devant les visages et attitudes des personnages, devant certaines situations qui gênent autant le narrateur que le lecteur. Sans tomber dans le gore à outrance, la violence graphique est pourtant bien présente. On notera également beaucoup de recherche dans les plans visuels, malgré un découpage relativement classique.

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Enfin, un mot sur l’édition. Paru chez çà et là en 2013, le livre est richement documenté. L’auteur démarre l’écriture en 1994, peu après l’assassinat de Dahmer en prison, dans une volonté de raconter et de témoigner. «Pour vous, Dahmer n’était qu’un criminel dépravé, mais pour moi, c’était aussi un voisin de table pendant les heures d’études et le camarade avec qui je traînais en salle de musique. Vous ne pouvez pas vous imaginer le choc quand la nouvelle de ses crimes est tombée, ou ce que je ressens à chaque fois que je repense à notre amitié».  Il faudra attendre près de 20 ans pour que la version finale soit publiée, 20 ans de recherche, d’écritures et de tentatives de publication. L’édition française propose beaucoup de texte : une préface par Stéphane Bourgoin, l’introduction de Backderf, ainsi qu’une vingtaine de pages présentant les notes de l’auteur sur les sources utilisées, les anecdotes racontées et la création de certains passages.

Mon ami Dahmer est une histoire tragique avant tout. L’histoire d’une descente aux enfers, d’un adolescent luttant contre ses pulsions envahissantes, sombrant dans l’alcoolisme dans une indifférence générale. «J’ai tendance à croire que Dahmer n’aurait pas fini en monstre […] si seulement les adultes autour de lui n’avaient pas été aussi indifférents et aussi étrangers à son cas». La BD a obtenue le prix révélation au festival d’Angoulême 2014. Une œuvre atypique, dérangeante et passionnante qui mérite d’être lue au moins une fois. 

DevilPoulet

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