Starve #1

Une de ces « modes » gonflantes qui touchent la critique culturelle de nos jours se trouve probablement dans son affection pour l’impressionnisme, si cher à Anatole France – regardez sur wikipédia – que les ricains ont appelé gonzo – comme dans Las Vegas Parano, pas comme dans le porno je vous vois venir – la dernière fois qu’ils ont cru inventer l’eau chaude. Vous savez bien, ce genre de délires qui commence par une mise en condition dont on se fout tous éperdument du type : ce mardi-là, je sortais de la Maison de la Recherche, rue Serpente, après une esclandre désagréable avec une de mes profs de mémoire qui, m’ayant copieusement chié dessus, m’a filé l’envie de me rappatrier chez Pulps rue Dante, histoire de prendre quelques trades pour me consoler. C’est à ce moment-là que, sur l’étagère des nouveautés librairie, entre du Nightwing classic qui coûte ton PEL et un foutu tome de MLP #MyFriendshipIsMagic #UnderageSexualAssault, j’ai découvert Starve, le dernier bébé de Brian Wood chez Image. (insupportable, non?)

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Plus sérieusement, je dois dire en préambule que j’ai une vision un peu bivalente du taf de Brian Wood. Si sa DMZ, que je considère encore comme la meilleure série de comics du genre réaliste jamais produite, est indéniablement un classique immortel du média qui m’aura accompagné, à l’époque où Panini faisait encore de bons trades, sur toute ma période collège et au-delà, ses essais ultérieurs dans le style de la dystopie / anticipation ont tous été, à différentes échelles, décevants – je pense surtout à Massive et à Mara – et son travail sur les mutants, plutôt correct, n’a jamais été franchement transcendant non plus. C’est pourquoi j’avais quelques doutes à la base en achetant ce premier tome de Starve, qu’on m’a vendu qui plus est comme un « battle royale avec de la cuisine », doutes surmontés à la fois par la présence aux dessins du génial dessinateur croate Danijel Zezelj – que vous avez pu contempler en France sur Luna Park – et par cette super politique Image qu’on ne présente plus du tome découverte à 10$. C’est parti, on décrypte tout ça.

Starve, c’est avant tout l’histoire de notre société dans quelques années, quand tous les problèmes qui tiennent le haut du pavé aujourd’hui dans nos JT se seront pleinement réalisés : chute des marchés financiers et des devises, montée des eaux, creusement des inégalités sociales et rarification des ressources. On découvre dans ce contexte, il faut bien le dire, pré-apocalyptique, l’ancien cuisinier et héros du comic, Gavin Cruikshank, un quinqua à la dérive quelque part dans un obscur bouge thaïlandais qui passe son temps à se droguer en se nourrissant de bouillons de nouilles et à assister à des matchs de muay-thaï. Mais c’est sans compter sur l’insistance du Network, une puissante boite de production dirigée par son ex-femme, qui entend bien récupérer son ancienne star pour la faire participer à la version remaniée de Starve, une émission de télé-réalité qu’il a créée au cours de son ancienne vie, dans laquelle des chefs s’opposent pour la distraction de quelques nantis autour de déconcertantes épreuves mêlant violence, morale mais aussi physique, et cuisine.

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Si, fondamentalement, les grands ressorts psychologiques qu’utilise l’auteur dans la série sont plutôt conventionnels – la rivalité ambitieuse, la haine de l’ex-conjoint, la difficulté de renouer avec sa fille adolescente –, il intègre le tout à un univers dystopique qui, enfin, revient à une qualité approchante de celle d’un DMZ après les erreurs de parcours évoquées en intro. Le monde évoqué par Starve est suintant, dégradé, oppressant, et montre un côté vaguement crado, peu ragoûtant, qui n’est pas sans rappeler la scène du restaurant dans ExistenZ ou le début de la série Chew, grâce à sa thématique de la cuisine qui est clairement la grosse originalité de la série par-rapport au reste du comics d’anticipation. Elle permet ainsi à Brian Wood d’amener une métaphore, un peu lourdaude mais intéressante tout de même, sur le gâchis de la nourriture par les classes ou les pays aisés au détriment du reste, sans verser non plus dans le militantisme écologiste casse-couille, je rassure les moins subtils d’entre vous (d’entre nous?). On reste dans une bande-dessinée qui, avec sa construction narratologique basée sur le principe du tournoi et de la succession d’épreuves, se maintient, avec second degré toutefois, dans une certaine tradition de la pop culture et du divertissement. Sans être d’une écriture exceptionnelle, les dialogues comme la narration sont de qualité, rythmés comme il faut pour ne susciter ni l’ennui ni provoquer la précipitation , et d’un niveau correct mais accessibles à un lecteur français ne serait qu’un peu entraîné. Ils se trouvent, originalité bien sympathique car immersive, entrecoupés de petites cases écrites sous la forme de la recette pendant les phases de cuisine, une bonne idée.

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C’est d’ailleurs cette orientation culinaire du titre qui permet à Danijel Zezelj et à l’excellent Dave Stewart à la coloration de déployer tout leur talent. Qu’on se le dise immédiatement, Starve est une très franche réussite sur le plan de la réalisation graphique. Les personnages semblent souvent anguleux, vaporeux, et errer comme des spectres ou des êtres émaciés et sombres au milieu d’un décor urbain écrasant, aux proportions régulièrement distendues, à l’aspect étouffant comme dans la remarquable ouverture de la série en Thaïlande ou en déliquescence totale comme dans une New York semi-abandonnée à l’allure de rust belt. On remarque un jeu constant sur le contraste entre les scènes qui se rattachent à l’univers de la production ou du show, qui maintiennent tant bien que mal les lustres du « monde d’avant », et les scènes plus urbaines qui plongent le lecteur dans la noirceur de la vie, la vraie, qui se développe comme elle peut en survivant en-dehors du caractère profondément factice de la télévision. Cet effet de contraires qui se côtoient est renforcé par la coloration absolument brillante de Dave Stewart qui vient toujours souligner par ses choix le propos développé du même temps par l’écriture. Ainsi, les phases d’épreuves de cuisine, superbement mise en scène par des jeux de placements de case et de gros plans par Danijel Zezelj, font voir une alternance constante entre des teintes jaunes-orangées plutôt agressives qui font voir les candidats et un recours systématique au camouflage du public qui évolue dans le noir comme une masse grouillante et perverse de voyeurs amoraux, dépersonnalisés par le fait qu’on ne les voit que mal et en groupe. Les deux artistes se rencontrent dans une osmose très efficace qui confère au trait un caractère « graffiti » particulièrement approprié pour la série qu’il illustre.

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En résumé, ce Starve de chez Image constitue une réelle bonne pioche dans les sorties VO récentes : distrayante mais avec un propos pertinent, originale et nouvelle dans son esthétique, et à la réalisation graphique d’autant plus impeccable que, si elle est déjà très bonne pour elle-même à mon humble avis, elle constitue en plus un excellent support à l’histoire qu’elle représente et aux sensations mêlés de dégoût et de fascination que cette dernière cherche à suggérer. Disponible en prime à un prix particulièrement attractif, étant le premier tome de la série, il serait à mon sens dommage de passer à côté de cette lecture. Encore du beau boulot pour Image qui s’impose décidément pour votre serviteur comme le meilleur des éditeurs majeurs de bande-dessinée anglo-saxonne.

Simon

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